Caminho sinuoso

Durée : 14 min 52 s

Écologie | Lutte anti-impérialiste | Nordeste du Brésil

production

production

Bruno Souza Aofilmes

réalisation

Réalisation

Adalberto Oliveira

scénario

Scénario

Adalberto Oliveira

production

Distribution française

12 Bis Productions

Résumé

Dans les années 1970, la construction du Porto de Suape marque le début d’une exploitation coloniale aux échos français : communautés riveraines déplacées, mangroves comblées, un territoire sacrifié au nom du progrès. Aujourd’hui, sur l’Ilha do Francês, un quai minier et un train géant prolongent cette histoire, relançant les débats sur le développement, mémoire et préservation.

Mêlant archives et images contemporaines, Caminho Sinuoso déconstruit les récits officiels pour révéler les mémoires enfouies. Une méditation visuelle sur l’héritage colonial et ses répercussions écologiques et sociales.

Équipe

Producteur : Bruno Souza Aofilmes (Brésil)
Réalisateur : Adalberto Oliveira
Scénariste, directeur de la photographie, monteur : Adalberto Oliveira
Avec : Jonathan Yury, Daniel Semsobrenome, Severino Ferreira, Cícero Antônio, Bruno Souza

Interview du réalisateur Adalberto Oliveira

Comment a émergé l'idée de ce film ? Quel en a été le point de départ, la première impulsion ?

En 2020, pendant la période de confinement, je suis resté dans la région de Suape et j’y ai fini par vivre pendant environ un an. Au cours de cette période, je me suis engagé activement dans des actions environnementales menées par l’ONG Parley for the Oceans, qui œuvre dans le domaine de l’éducation à l’environnement et de la collecte des déchets solides. C’est dans ce contexte que j’ai réalisé le film Fragmentos de Gondwana, sur les conséquences de la marée noire à Suape, alors que la pandémie progressait. Depuis lors, je continue à participer à ces actions environnementales et à côtoyer de près les communautés de la région. Aujourd’hui, une nouvelle crainte mobilise ces personnes : la construction d’un quai minier sur l’île de Cocaia, connue sous le nom d’Ilha do Francês. L’idée du film naît précisément des questions que ce scénario suscite en moi : comment se déroulera la vie des habitants de la région après le démarrage des activités de ce projet ? Quel sera l’impact d’un train transportant du minerai traversant des zones de mangroves ? En tant que réalisateur audiovisuel, je considère qu’il est de ma responsabilité de traduire ces inquiétudes en images et, à travers ce film, de susciter la réflexion et d’élargir le débat avec la société sur les conséquences environnementales et humaines de ce processus.

Le port de Suape occupe une place très importante dans l’histoire récente de Pernambuco et du Nord-Est, car il incarne à la fois une promesse de développement économique et un profond processus de transformation du territoire. Depuis sa création, Suape a été présenté comme un symbole de progrès, de création d’emplois et de croissance industrielle pour la région. Et, en effet, le port a radicalement modifié la dynamique économique locale.

Mais cette histoire a également une autre dimension, qui passe bien souvent inaperçue : les répercussions sociales, environnementales et culturelles engendrées par ce modèle de développement. Les communautés traditionnelles, les pêcheurs, les ramasseuses de fruits de mer et les populations vivant à proximité des mangroves ont dû s’adapter à des changements très brusques dans leur mode de vie, ainsi que dans leur relation avec le territoire et les ressources naturelles.

Ce qui m’intéresse dans Caminho Sinuoso, c’est justement d’observer ces contradictions. Suape n’est pas seulement un port ou un complexe industriel ; c’est un territoire marqué par des conflits, des souvenirs et des tensions entre développement économique et préservation de l’environnement. La région abrite des écosystèmes extrêmement fragiles, tels que les marais et les zones côtières, qui subissent depuis des décennies la pression de grands projets d’aménagement.

C’est pourquoi parler de Suape, c’est aussi parler de l’avenir de ces communautés et du modèle de progrès que nous sommes en train de construire. Le film tente d’aborder ce territoire non seulement comme un espace économique, mais aussi comme un lieu de vie, traversé par des liens affectifs, des conflits et des incertitudes.

Au cours des six dernières années passées à travailler dans cette région, j’ai tissé un lien très étroit avec la géographie, la mémoire et les transformations de la zone. Comme ma pratique dans le domaine des actions environnementales inclut également la réalisation de contenus audiovisuels, j’ai commencé à produire des images de manière quasi intuitive, comme matière de recherche pour un projet dont je ne savais pas encore, à ce moment-là, s’il allait devenir un film.

C’est dans ce cadre qu’est apparu le site Museu Suape, qui a mis à disposition des films Super 8 numérisés, tournés entre la fin des années 1970 et le début des années 1980, ainsi que des photographies historiques de la région. Ce matériel a été essentiel pour le film, non seulement grâce à la qualité des images, mais aussi parce qu’elles portent une mémoire visuelle très forte du territoire avant les transformations les plus récentes. Ces images contribuent à légitimer historiquement les changements survenus au fil du temps et créent un lien entre le passé et le présent.

En contraste avec ces archives, les images que j’ai réalisées pour le film sont en noir et blanc, avec une esthétique plus marquée et presque allégorique. Ce choix visuel naît de la tentative d’imaginer les impacts futurs de la construction du quai de déchargement du minerai et de la circulation de ce matériau dans la région. J’ai utilisé la couleur même du minerai comme référence conceptuelle pour le traitement des images : si, autrefois, ce territoire était empreint de couleurs, de vie et d’abondance, celles-ci disparaissent progressivement dans ces images.

Ce mélange entre archives, documentation et expérimentation visuelle s’est imposé de manière très organique au cours du processus. Le film oscille entre différentes époques et différentes couches de mémoire, cherchant non seulement à rendre compte d’une réalité concrète, mais aussi à créer une dimension sensorielle et symbolique sur l’avenir de ce territoire.

Comme le train de transport de minerai n’est pas encore en service dans la région, j’ai utilisé un procédé cinématographique pour concrétiser une crainte très présente chez les habitants. Le train apparaît dans le film presque comme une projection de l’avenir : traversant les marais, fendant le territoire et interférant directement dans la vie des communautés et des écosystèmes qui peuplent cet espace. Plus qu’une représentation de la réalité actuelle, il symbolise une menace imminente et le sentiment d’une transformation irréversible qui affecte la région. 

Quant aux éléments marins, ils ont été inspirés par une observation très concrète du territoire et par les récits partagés par les habitants et les pêcheurs locaux. En 2025, on a signalé la présence d’hippocampes morts sur les rives des marais salants, ce qui a suscité une grande inquiétude dans la région. Selon les pêcheurs, cela serait lié aux travaux de dragage d’entretien du port destinés à faciliter l’entrée des navires. L’hippocampe est un animal extrêmement sensible et fragile, et sa présence est souvent un indicateur de la qualité environnementale de l’eau. Lorsque ces animaux commencent à disparaître ou à être retrouvés morts, cela constitue un signal d’alerte sur l’équilibre de cet écosystème.

L’oursin, quant à lui, occupe une place très importante dans la culture locale. Chaque année, au mois de décembre, se tient sur l’île du Français la traditionnelle « Festa da Ouriçada », au cours de laquelle les habitants de la région se réunissent pour faire la fête et préparer l’oursin selon la méthode traditionnelle. Au cours des recherches menées pour le film, j’ai entendu dire qu’avec l’installation du quai minéralier, cette fête ne pourrait peut-être plus avoir lieu sur l’île. Cela m’a beaucoup marqué, car cela montre à quel point les grandes transformations économiques menacent également les pratiques culturelles, les mémoires collectives et les façons de vivre ensemble liées au territoire.

De plus, l’île du Français abrite une nurserie de méduses à proximité de la zone prévue pour le terrassement du quai. Peu à peu, ces animaux ont pris une place importante dans l’imaginaire visuel du film. L’oursin, la méduse et l’hippocampe apparaissent non seulement comme des éléments naturels, mais aussi comme des organismes fragiles qui reflètent la vulnérabilité de ce territoire face aux changements en cours. À certains moments, ces formes finissent par prendre une dimension presque cosmique, comme une manière d’élargir le regard sur le paysage et sur les transformations que traverse la région.

Comme le film ne s’appuie pas sur des témoignages ou des interviews pour construire son récit, le travail sonore est devenu essentiel pour guider l’expérience et faire ressortir la personnalité de ce territoire. Dès le début, j’ai envisagé le son comme un moyen de narrer le film, en créant des strates qui traversent les images et contribuent à révéler les tensions invisibles de cet espace.

C’est pourquoi les bruits de trains, de bateaux, de machines et les bruits industriels sont présents en permanence, souvent mêlés à des sons moins réalistes ou manipulés. Mon intention n’était pas de reproduire fidèlement le paysage sonore de Suape, mais de créer une dimension sonore qui amplifie le sentiment de menace, de transformation et de conflit qui imprègne la région. À certains moments, le son prend une dimension presque physique, comme dans la scène où apparaît la bouche de l’oursin, où la construction sonore contribue à créer une tension qui va au-delà de l’image.

Les superpositions sonores sont aussi nées de ce besoin de construire un univers labyrinthique, où différents temps et forces semblent coexister. Le son permet au film de circuler entre mémoire, imagination et réalité sans avoir à tout expliquer de manière directe.

Quant à l’idée des murmures, elle est venue d’une conversation avec l’artiste et associé de longue date Caio Sales, avec qui je travaille depuis l’époque de l’université. Au départ, il a suggéré d’intégrer des murmures comme élément sonore dans le film. À partir de là, j’ai commencé à intégrer de petites phrases et des voix presque inaudibles, créant ainsi une sensation de présence constante et diffuse. Ces chuchotements ont fini par prendre l’ampleur de voix puissantes, presque comme des entités invisibles qui décident de l’avenir de Suape sans nécessairement écouter les personnes qui vivent sur ce territoire.

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